Un bouton de culotte a été retrouvé errant sur la Grande Boucle. La Brigade d’Elucidation des Eléments Stupéfiants mène l’enquête…
Cherlock était au comble de l’excitation. Il avait mal dormi et au petit matin, quand le téléphone sonna, il était justement en train de replonger dans des rêves qui
lui étaient restés « sur l’oreiller » ! Watson, prévenu lui aussi, était arrivé sans tarder à Baker Street. C’était dimanche et la bonne était de sortie : il prépara en
silence deux tasses de thé bien fort. Difficile d’ignorer que Cherlock était de mauvais poil : Watson se tut en attendant que le boss lui en dise davantage sur cette mystérieuse affaire. On
sonna. A la porte, deux gars, la mine chiffonnée : eux aussi avaient été dérangés dans leur sommeil dominical. A moins qu’ils n’aient été de service cette nuit. La journée serait
longue…
Les quatre hommes montèrent dans une voiture, sans un mot. L’ambiance était à couper au couteau et c’est – évidemment – Cherlock qui en tailla la première
tranche :
-
Alors messieurs ! C’est quoi cette histoire ?
-
Le Central nous a pas dit grand chose : ça s’est passé en France et faut aller voir sur place !
-
Sur place ? Vous n’allez pas me dire qu’on va devoir traverser le Channel ! Si j’en crois le Times, il y a un avis de tempête annoncé et ça va gîter… Ces bouffeurs de grenouilles, ils
n’en ratent pas une !
Watson se taisait comme si son silence pouvait absorber la colère – justifiée – de Cherlock. Il pensa qu’il avait le mal de mer et que la dernière fois qu’il
avait mis le pied sur un bateau… mais c’était pas le moment d’avoir des remontées gastriques.
-
Watson ! Vous avez des précisions ?
La voix de Cherlock le fit sursauter.
-
Ça s’est passé hier soir, après la dernière étape sur la Grande Boucle. C’est un concurrent qui a signalé la chose.
-
La « chose » ! Quelle « chose » ? Soyez plus précis, mon cher. Je sais que, comme moi, vous n’avez pas apprécié ce réveil matinal mais puisque nous n’avons pas le
choix et que nous sommes sollicités par nos ennemis de toujours, montrons-nous à la hauteur de leurs espérances ! J’ai toujours su que leur Quai des Orfèvres n’était qu’un ramassis
d’incapables. Nous avons là une occasion unique de leur donner une belle leçon : vous n’allez pas me priver de ce plaisir. Au fait, est-ce que vous avez pensé à prendre ma coke ? Vous
savez que je n’ai guère le pied marin… pas plus que vous, d’ailleurs, si j’ai bonne mémoire !
Watson rougit sous la remarque et se contenta d’acquiescer en silence : pour rien au monde il n’aurait oublié la petite boîte à poudre que Cherlock chérissait
comme la prunelle de ses yeux, ce qui n’était plus un secret pour personne. Chacun ses petites manies. Watson ne partageait pas cet attrait pour la dope, il lui préférait un bon vieux whisky.
Mais pas question d’en emporter la moindre flasque : un camé et un ivrogne, les journaux français auraient tôt fait de les épingler ! Il suffisait d’imaginer les difficultés qu’ils
auraient à convaincre les douaniers que dans la petite boîte, il y avait du sucre…
Un des deux policiers ajouta :
-
La seule chose qu’on sait c’est que le message reçu disait « un bouton de culotte a été retrouvé errant sur la Grande boucle »… Une mauvaise traduction, sans doute… Mais les ordres du
ministre sont tout à fait clairs, eux : on vous attend de l’autre côté !
Cherlock fit « hum, hum », ce qui mit fin à la discussion. On apercevait déjà le port de Douvres.
***
En descendant du bateau à Calais, Watson était encore sous le coup du mal de mer qui lui avait vidé les tripes. Cherlock, lui, semblait au comble de la bonne humeur,
dopé par la cocaïne et l’idée de fouler le sol d’une France peu amène à son sujet. Deux flics les attendaient sur le quai :
-
Monsieur Cherlock , merci de vous être déplacé, nous vous sommes très reconnaissants…
-
Cessez les politesses… Allons-y !
Watson s’abstint de réclamer un cordial pour se remettre du voyage : son estomac lui aussi était prié de se taire, l’heure n’était pas aux agapes. Il se
contenta de regarder par la fenêtre et constata qu’ici aussi il y avait du brouillard. Même le fog avait fait la traversée !
***
Les policiers avaient franchi la porte d’un bâtiment sinistre dans un quartier qui ne l’était pas moins : au passage, Cherlock remarqua la plaque près de la
porte d’entrée, sur laquelle était inscrit en lettres dorées « Brigade d’Élucidation des Eléments Stupéfiants ». Une brigade tout à fait spéciale, à laquelle il était souvent fait appel
lors des grands évènements sportifs… en France, naturellement. Car cela n’aurait pas eu de sens dans sa chère Angleterre où le fair play était culturel. Mais ici, au pays de l’arnaque et de la
tricherie – particulièrement en ce qui concernait le sport – c’était indispensable ! Le détective se dit qu’ils feraient mieux d’apprendre à jouer au cricket, ces Frenchies !
-
Bonjour messieurs !
Un petit moustachu, rondouillard, les salua – un peu trop bruyamment de l’avis de Watson qui avait mal à la tête et la bouche en carton. Cherlock se contenta d’un
petit geste de la tête, plutôt condescendant.
-
Épargnez-nous les amabilités, monsieur le commissaire. Vos sbires s’en sont chargés. Dites-nous plutôt enfin pourquoi vous nous avez si promptement invités…
Le ton était sarcastique, Cherlock tenait la grande forme. Il surenchérit :
-
On nous a parlé d’une histoire étonnante, au point que j’ai douté de votre traduction… Personne n’ignore vos difficultés pour l’apprentissage des langues étrangères…
-
Ce qu’on vous en a dit, même partiellement, est parfaitement exact, rétorqua l’autre, piqué au vif. Et si nous ne sommes pas des champions en « Old English », je crains que cette fois
nous n’ayons trouvé les termes appropriés pour décrire la situation : car il s’agit bien d’une histoire de bouton de culotte égaré !
-
Mais dites-moi, la course n’était-elle pas terminée et les contrôles de dopages effectués ?… comme il se doit !…
Watson pressentit que son patron ne se laisserait pas démonter par ce fonctionnaire responsable d’une pseudo brigade qui manifestement pédalait dans sa propre
semoule.
-
Evidemment oui, et c’est là que se situe notre problème car tous les gars semblaient gentiment rentrés aux vestiaires. Et pourtant…
-
Et pourtant, comme vous dites !... Y a-t-il d’autres indices ?
-
J’ai envoyé une équipe sur place, ils ratissent le terrain : nous ferons un point dans une heure.
-
Pourrions-nous avoir une boisson en attendant ? La traversée n’a pas été facile.
-
Mais certainement ! Thé, café ?
-
Café, merci.
Décidément, ces Français n’avaient aucun savoir-vivre : proposer un thé à des Anglais, ils ne doutaient de rien ! Quant à leur café, il était
infâme mais Cherlock craignait que Watson ne tourne de l’œil, ce qui serait une véritable atteinte à la couronne britannique !
-
Il vaut mieux que nous allions nous rendre compte par nous-mêmes, commanda Cherlock après avoir avalé, non sans une grimace de dégoût, cette boisson servie dans un vulgaire gobelet
plastique.
Le petit rondouillard n’eut qu’à s’exécuter : il fit signe à deux de ses hommes et proposa aux Anglais de monter dans un véhicule de service.
***
-
Je vous l’avais bien dit, Watson : ces Français ne sont que de petits joueurs !
Watson pensa qu’il avait dû « s’absenter » un instant car il ne se souvenait pas que son patron lui ait fait la moindre remarque. Mais il n’en laissa
rien paraître et l’écouta attentivement cette fois.
-
Vous rendez-vous compte qu’ils ont osé réclamer notre présence pour une enquête des plus banales… Car vous n’allez pas me dire que ce n’était pas clair comme de l’eau de roche !…
Au fond, c’était couru, si je puis dire, cette histoire. Cousue – ou plutôt décousue – de fil blanc. Tout ça sentait l’arnaque à dix lieues… Comment un bouton
aurait-il pu se retrouver «errant », comme ils disaient, sur ce prestigieux circuit s’il n’avait « sauté en marche », à l’insu du plein gré de son propriétaire, brusquement
distrait par le regard énamouré d’une de ces… « groupies » agglutinées au bord de la route ! Avez-vous jamais suivi une course, mon cher Watson, et constaté la folie, voire
l’hystérie qu’elle déclenche chez les spectateurs, et particulièrement les demoiselles dont certaines vont jusqu’à s’évanouir !
Mais la donzelle n’était pas de ces chochottes, elle avait les quinquets bien arrimés et le champion en aura perdu… les pédales ! Au point d’en faire éclater sa
culotte, ce qui eut pour effet, par redondance, d’en faire sauter le premier bouton. Bouton qui, à son tour, s’est mis à dévaler la Grande boucle pour terminer dans un fossé, comme son
propriétaire. Et dans l’état où l’as de la petite reine a été ramassé, personne n’a remarqué qu’il manquait cet objet à son pantalon. Élémentaire mon cher Watson ! Je vous l’ai toujours
dit : ne vous laissez jamais séduire par ces personnes du beau sexe ou elles vous en feront perdre… le bouton de votre culotte !
llons, rentrons maintenant et laissons à ces petits Français le loisir de boucler cette affaire, dont le ridicule n’a d’égal que la réputation de
« séducteurs » qu’ils aiment à entretenir à leur égard et qui, dans ces circonstances, ferait sourire le plus flegmatique des Anglais !
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