Dimanche 27 mai 2012 7 27 /05 /Mai /2012 12:48

Chacun l’avait remarqué mais personne n’en parlait. Et surtout pas à l’intéressé. Parce qu’au fond, ça ne gênait personne. C’était plutôt comme de petites sautes d’humeur, des grains de folie pas furieuse.  Elsa disait que ça lui donnait un air « so romantic ! », Nicolas trouvait ça « chelou » mais Julie refusait de chercher à comprendre. Jusqu’au jour où il leur annonça qu’il en avait assez de cette vie, de la sienne en tout cas ! Julie pensa qu’il faisait une crise, qu’elle serait passagère et qu’il fallait juste le laisser tranquille. Nicolas protesta, criant que ça suffisait, qu’il en avait assez, que c’était insupportable, et patati et patata. Elsa se mit à pleurer. Puis la vie reprit son cours, apparemment normal. Chacun passait le voir, mine de rien, pour dire bonjour ou bonsoir, comment ça va aujourd’hui ? Question rituelle à laquelle il répondait par un sourire un peu niais, le regard ailleurs. Peu à peu, le doute en eux s’installa : il foutait le camp du cerveau !

Ils se consultèrent mais rien n’émergea de cette conspiration.  Sauf un mot barbare qu’aucun n’osait prononcer, un truc qui finissait par « zheimer ». Elsa pleura, une fois de plus. Les deux autres se taisaient, cherchant en vain à nier l’évidence : leur ami perdait la boule ! D’ici peu, il serait totalement sénile. A son âge… relégué au rang de vieux croûton ! Ça les faisait frémir… Qu’est-ce qu’on allait faire de lui ? Bientôt, il ne les reconnaîtrait même plus, il se barrerait de chez lui à tout bout de champ, en pyjama ou pire : totalement à poil ! Et si c’était contagieux ?! Il fallait empêcher ce scandale, se protéger… l’interner ! Nicolas avait lancé ça comme un cri et les filles s’affalèrent sur le canapé qu’elles inondèrent de leurs larmes.

Lorsqu’enfin ils émergèrent de leur torpeur, la décision fut prise : ils devaient agir vite ! Appeler les pompiers, la maréchaussée, le faire enfermer sans délai ! En chœur, ils se rendirent une dernière fois, la mine défaite, auprès de celui qui désormais leur était devenu étranger. Avec un espoir fou, tout de même : qu’il ait retrouvé toute sa lucidité, que tout ça n’ait été qu’une blague – certes de mauvais goût mais dont on ne lui tiendrait pas rigueur, promis-juré ! Elsa osa même un sourire. Ils sonnèrent à sa porte, une fois, deux fois, puis trois, puis quatre, tambourinant chacun à son tour. Jusqu’à ce qu’ils réalisent qu’elle n’était pas fermée à clé. Encore un signe ! pensa Nicolas, dépité.

L’intérieur était silencieux, bien rangé, mais désert. Ils allèrent dans toutes les pièces et ne le trouvèrent pas. Elsa fut priée de ranger ses larmes, Julie haussa les épaules d’un air las et Nicolas ouvrit à nouveau bruyamment les placards. Ce n’est qu’au moment de partir qu’ils aperçurent, posée sur le secrétaire, l’enveloppe où il avait écrit « À mes amis ». C’est flippant, rugit Nicolas qui n’en menait pas plus large que les deux autres. Il pensa instantanément : « testament » (les filles aussi, apparemment) avant d‘oser l’ouvrir. 

Voilà ! C’est décidé ! J’y ai mis le temps mais je dois me rendre à l’évidence… Ne m’en veuillez pas, et toi Elsa, pour une fois, tâche de ne pas pleurer. J’ai tout essayé mais il n’y a rien à faire. Même les médecins sont impuissants ! Alors, autant l’accepter ! Je sais que ça n’a pas été facile pour vous ces temps-ci, je l’ai bien vu. Mais si je n’ai rien dit, c’est parce que vous n’auriez pas compris. Et sûrement tout tenté pour m’en dissuader, ce qui n’aurait fait que retarder l’échéance ! N’ayez aucun regret, vous avez été super. Mais c’est mon choix. Je ne vous oublierai pas. Je vous embrasse. JB

Ps : Inutile de faire suivre le courrier : la troupe de théâtre que je vais rejoindre passe son temps sur les routes, sans adresse fixe plus de deux jours d’affilée…

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Dimanche 8 janvier 2012 7 08 /01 /Jan /2012 09:20

Marteau, de père en fils. Comme un tic, un truc qu'on se refile en douce.
Quand je suis arrivé au monde, ma mère a soupiré « il le sera aussi... ».
Parole fatale qui scellait mon avenir à l'héritage familial.
Alors, comme eux, je me suis mis à boiter, tantôt de la tête et tantôt du cœur. C'était plus ou moins violent selon les jours ; parfois presque imperceptible, et puis ça revenait, comme un hoquet. Il n'y avait guère qu'en rêve que ça passait. Alors je me suis mis à rêver : que j'étais quelqu'un d'autre, que je partais, ailleurs, très loin. Que j'oubliais mon nom, le leur et tout et tout.
J'ai fermé les yeux, j'ai effacé la mémoire, et les battements du cœur. J'ai fait le vide et ma valise, avec rien dedans. J'ai pris le premier train qui a roulé, roulé jusqu'au bout de la terre. Jusqu'à la mer. Jusqu'au silence. Jusqu'à l'amour... et aux premiers battements de ma tête et de mon cœur qui se sont remis à cogner, jour après jour...

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Dimanche 18 décembre 2011 7 18 /12 /Déc /2011 17:32

 

C’était un samedi ordinaire. Je veux dire ordinaire pour une fin décembre. C’est-à-dire que le supermarché regorgeait de clients agglutinés comme des mouches. Les rayons des jouets débordaient, ceux des denrées alimentaires aussi, empapillotées de rouge et or au cas où on aurait oublié que Noël serait bientôt là et qu’il ne fallait surtout pas manquer la fête. L’idée tout autant que le mot me faisaient sourire. Car je m’ingéniais, et de plus en plus avec les années, à fuir ce genre de réjouissances que je trouvais de plus en plus sordides. N’allez pas croire que c’était du dépit : simplement, je n’aimais pas les fins d’année. D’ailleurs tout le monde le savait. Je veux dire : mes amis, enfin les rares qui n’avaient pas fui. Les autres s’étaient fait la malle depuis longtemps. J’étais ce qu’il est convenu d’appeler un acariâtre. Qualificatif qui n’était pas pour me déplaire et me faisait penser à une marque de produit contre les nuisibles. Ce qui allait comme un gant au solitaire que j’étais devenu désormais. Revendiquant mes couchers tardifs, l’esprit souvent embrumé par quelques bières, et mes réveils tout aussi décalés avec le monde des travailleurs que j’avais quitté sur un coup de tête : aujourd’hui je créchais dans un garage généreusement prêté par une âme charitable. Il y faisait trop chaud l’été et la température peinait à atteindre les 19° en hiver. Mais cet mon abri d’infortune valait tout de même mieux qu’un escalier d’immeuble ou une pile de cartons.

Nanti de mon RSA, je m’étais levé un peu plus tôt que d’habitude pour aller faire quelques achats de subsistance pour la quinzaine à venir. Sauf que j’avais oublié qu’à cette période de l’année, j’allais devoir frayer avec cette partie de la race humaine qui avait encore les moyens de s’offrir un réveillon. Je ne le réalisais qu’une fois arrivé dans ce temple dédié à sainte Consommation. Mais mon garde-manger était vide – comme mon estomac :  je dus me résoudre à suivre la file des chariots pressés de passer les portes automatiques qui s’ouvraient et se fermaient frénétiquement, risquant de couper en deux un ou deux clients au passage.  Je louvoyais au milieu de la foule comme une moto remontant une file de voitures coincées dans un embouteillage. Certains me regardaient bizarrement comme s’ils avaient peur qu’en les doublant, je fasse une telle razzia dans les rayons qu’ils n’auraient plus rien à mettre dans leurs chariots. Je rêvai un instant à cette scène d’apocalypse et partis d’un grand éclat de rire qui eut pour effet d’en effrayer certains, telle cette mère qui s’enfuit en serrant plus fort l’enfant qu’elle portait dans ses bras. Je virai à gauche pour sortir du flot.

J’allais ainsi d’allée en allée, ne sachant plus trop bien ce que j’étais venu  faire là, et me retrouvai au rayon des produits d’entretien, déserté. Je m’assis un moment sur l’étagère la plus basse, presque à ras du sol, entre l’eau de javel et les barils de lessive, qui n’avaient pas la cote ces jours-ci. Cette pause me permit de reprendre mes esprits, légèrement égarés, et de retrouver mentalement la liste des courses que j’étais venu faire. Je me levai sans grand  enthousiasme, regrettant de ne pouvoir  rester là tout l’après-midi  : il faisait bon et je percevais de loin le ronron des chariots, les gosses qui braillaient et les messages du haut-parleur qui vantait les mérites de produits indispensables vers lesquels se ruaient les mémères de banlieue.

Il me fallut encore batailler avec quelques harpies pour arriver à choper un camembert, un pack de bière et une boîte de pâté de foie que j’enfournai dans mon sac plastique. Puis, d’un pas rapide, je me dirigeai vers les caisses : il fallait faire vite, dans quelques instants, elles seraient prises d’assaut. Elles s’alignaient à perte de vue sur toute la longueur du magasin, arpentées par quelques vigiles prêts à sauter sur le premier petit malfrat piqueur de consoles de jeux. Suprême luxe que je m’accordais, je choisis « ma » caissière : je devrais plutôt dire que je fus attiré vers celle-là, repérée parmi toutes les autres qui répétaient inlassablement « bonjour… » et « merci, bon Noël » comme de pauvres litanies. Elle le faisait aussi mais de façon moins mécanique. C’était une petite brunette, la trentaine sans doute, pas encore fatiguée de la vie, même si à ce rythme-là, elle y arriverait comme tout le monde, un peu trop vite. Il n’y avait que deux clients, dont le premier était déjà en train de payer. Comme ça, je pouvais la regarder, de loin. Ses petites mains dansaient en faisant passer les articles les uns derrière les autres sur le tapis roulant. Je pensais au concerto en sol de Ravel : il irait parfaitement avec ses gestes un peu lents et son gentil petit sourire, juste un peu résigné. Une cliente m’interrogea du regard et je lui fis signe qu’elle pouvait passer devant. J’avais le temps : c’était même pour ainsi dire comme si je l’avais ralenti, le temps. Le piano continuait à jouer dans ma tête, tout devenait léger, je voyais des enfants qui riaient, les chariots coulaient en silence, les gens se faisaient des politesses « après vous… je n’en ferai rien ! »

Je me demandai comment elle s’appelait : je le verrais, plus tard, inscrit sur son badge. Claire, sans doute. Ou bien Clarisse. Un de ces prénoms qui coulent comme une bière fraîche, juste un brin amère, dorée avec une belle mousse à croquer dedans. Je ne voyais d’elle que ses petits bras qui allaient et venaient, triant, poussant les articles, et ses petites mains qui rendaient poliment le ticket avec la monnaie. En m’approchant un peu, je distinguai mieux sa voix qui s’accordait totalement avec ma musique intérieure.

Petit à petit, sans le vouloir vraiment, j’avais atteint le bout du tapis. J’y posai mon sac plastique que je rattrapai avant qu’il ne s’envole trop vite vers elle. J’avais juste besoin de la regarder, encore un peu…

-         - Alors, c’est pour aujourd’hui ou pour demain ?...

Le gros vigile me fit sursauter. Pas elle : comme si elle ne l’avait pas dans son champ de vision. Elle continuait à me sourire, gentiment.

-         - Monsieur, s’il vous plaît…

De sa voix douce, elle réclamait mon attention. C’était bien à moi qu’elle parlait maintenant, à moi ! J’en avais les yeux tout embués, je n’osais plus la regarder. Machinalement j’étalai mes rares victuailles sur le tapis qui roulait vers elle : je me dis que j’aurais dû acheter une boîte de chocolats, je les lui aurais offerts…

-         - Allez ! Circulez, circulez, voyez pas qu’y a du monde !

Sans ménagement, le mastard m’éjecta de la caisse, sa grosse voix me volant les derniers petits mots qu’elle prononça, j’en suis sûr, pour moi seul. Je n’avais pas eu le temps de lire son nom.

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Dimanche 18 décembre 2011 7 18 /12 /Déc /2011 11:47

... Cette fois, je l'appelle... Où est-ce que j'ai mis son numéro ?... Ah oui ! Dans le tiroir de la cuisine... Enfin, je crois...

À moins que, par mégarde, je l'aie jeté à la poubelle : oh, mon Dieu, non !!! Pas ça...

C'est que depuis qu'elle est entrée dans ma vie, c'est infrernal ! Impossible de me concentrer, tout m'échappe et me ramène à elle, à sa voix... J'en rêve, la nuit, le jour. Je me redis ses mots, je les chante sous la douche, je les déclame au miroir de la salle de bains... Ah, si j'osais, là, maintenant ! Non, non, pas encore... Je tremble trop... Je dois d'abord apprendre par coeur son numéro : ce sera un test, une preuve, une épreuve pour être digne d'elle ! Après, je pourrai avaler le petit papier comme les agents secrets dans les films... Ah ! taper le numéro d'un seul coup d'un seul, sans faillir, sans trembler et entendre la sonnerie à l'autre bout qui la surprendra peut-être...Pourvu que je lui fasse pas peur ou que je la réveille. Elle fait peut-être la sieste l'après-midi... oui, sûrement... sous les arbres de son jardin qui lui font de la belle ombre... Mais si elle est dehors, elle va pas entendre le téléphone !... Raison de plus pour l'appeler maintenant !... sauf que si elle est sortie pour faire des courses... zut ! Mieux vaut attendre encore un peu... deux minutes... cinq... dix !

Oui ! à midi moins dix, juste avant le déjeuner... Allez, je me le récite encore une fois le numéro... faut que je me concentre... calme, calme ! Pas question de bégayer comme devant la boulangère qui a une belle voix, elle aussi... pas aussi belle que celle du téléphone, mais bon ! Non, cette fois, je vais y arriver : je prends le temps de respirer comme Marcel m'a dit de faire. C'est qu'il a l'habitude de leur parler, aux filles... aux femmes, lui ! Moi, quand je les appelle "madame", ça les fait rire. Marcei, il dit qu'une femme qui rit c'est bon signe... mais elle m'en font jamais, des signes, ou alors c'est pour dire "salut !". Pourtant celle-là, c'est pas pareil, je crois bien... enfin, je pense bien... que je lui déplais pas... Elle est si gentille quand elle décroche et qu'elle dit  "bonjour... je m'appelle Françoise..." Françoise, c'est comme framboise, ça sent bon les bois, l'été, les confitures... Oh là là ! Quelle heure est-il ? Moins cinq ! Encore une minute, la dernière... Je vais suivre l'aiguille de la pendule : tic tac, tic tac... et quand elle sera tout là-haut, sur le 12, j'y vais... Oh là là !...

- Bonjour... je m'appelle Françoise... pour accéder à nos services, tapez sur étoile...

 

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Dimanche 11 décembre 2011 7 11 /12 /Déc /2011 20:33

Un bouton de culotte a été retrouvé errant sur la Grande Boucle. La Brigade d’Elucidation des Eléments Stupéfiants mène l’enquête…

 

Cherlock était au comble de l’excitation. Il avait mal dormi et au petit matin, quand le téléphone sonna, il était justement en train de replonger dans des rêves qui lui étaient restés « sur l’oreiller » ! Watson, prévenu lui aussi, était arrivé sans tarder à Baker Street. C’était dimanche et la bonne était de sortie : il prépara en silence deux tasses de thé bien fort. Difficile d’ignorer que Cherlock était de mauvais poil : Watson se tut en attendant que le boss lui en dise davantage sur cette mystérieuse affaire. On sonna. A la porte, deux gars, la mine chiffonnée : eux aussi avaient été dérangés dans leur sommeil dominical. A moins qu’ils n’aient été de service cette nuit. La journée serait longue…

Les quatre hommes montèrent dans une voiture, sans un mot. L’ambiance était à couper au couteau et c’est – évidemment – Cherlock qui en tailla la première tranche :

-         Alors messieurs ! C’est quoi cette histoire ?

-         Le Central  nous a pas dit grand chose : ça s’est passé en France et faut aller voir sur place !

-         Sur place ? Vous n’allez pas me dire qu’on va devoir traverser le Channel ! Si j’en crois le Times, il y a un avis de tempête annoncé et ça va gîter… Ces bouffeurs de grenouilles, ils n’en ratent pas une !

Watson se taisait comme si son silence pouvait absorber la colère – justifiée – de Cherlock. Il pensa qu’il avait le mal de mer et que la dernière fois qu’il avait mis le pied sur un bateau… mais c’était pas le moment d’avoir des remontées gastriques.

-         Watson ! Vous avez des précisions ?

 La voix de Cherlock le fit sursauter.

-         Ça s’est passé hier soir, après la dernière étape sur la Grande Boucle. C’est un concurrent qui a signalé la chose.

-         La « chose » ! Quelle « chose » ? Soyez plus précis, mon cher. Je sais que, comme moi, vous n’avez pas apprécié ce réveil matinal mais puisque nous n’avons pas le choix et que nous sommes sollicités par nos ennemis de toujours, montrons-nous à la hauteur de leurs espérances ! J’ai toujours su que leur Quai des Orfèvres n’était qu’un ramassis d’incapables. Nous avons là une occasion unique de leur donner une belle leçon : vous n’allez pas me priver de ce plaisir. Au fait, est-ce que vous avez pensé à prendre ma coke ? Vous savez que je n’ai guère le pied marin… pas plus que vous, d’ailleurs, si j’ai bonne mémoire !

Watson rougit sous la remarque et se contenta d’acquiescer en silence : pour rien au monde il n’aurait oublié la petite boîte à poudre que Cherlock chérissait comme la prunelle de ses yeux, ce qui n’était plus un secret pour personne. Chacun ses petites manies. Watson ne partageait pas cet attrait pour la dope, il lui préférait un bon vieux whisky. Mais pas question d’en emporter la moindre flasque : un camé et un ivrogne, les journaux français auraient tôt fait de les épingler ! Il suffisait d’imaginer les difficultés qu’ils auraient à convaincre les douaniers que dans la petite boîte, il y avait du sucre…

 Un des deux policiers ajouta :

 -         La seule chose qu’on sait c’est que le message reçu disait « un bouton de culotte a été retrouvé errant sur la Grande boucle »… Une mauvaise traduction, sans doute… Mais les ordres du ministre sont tout à fait clairs, eux : on vous attend de l’autre côté !

 Cherlock fit « hum, hum », ce qui mit fin à la discussion. On apercevait déjà le port de Douvres.

 

                                                                               ***

En descendant du bateau à Calais, Watson était encore sous le coup du mal de mer qui lui avait vidé les tripes. Cherlock, lui, semblait au comble de la bonne humeur, dopé par la cocaïne et l’idée de fouler le sol d’une France peu amène à son sujet. Deux flics les attendaient sur le quai :

-         Monsieur Cherlock , merci de vous être déplacé, nous vous sommes très reconnaissants…

-         Cessez les politesses… Allons-y !

Watson s’abstint de réclamer un cordial pour se remettre du voyage : son estomac lui aussi était prié de se taire, l’heure n’était pas aux agapes. Il se contenta de regarder par la fenêtre et constata qu’ici aussi il y avait du brouillard. Même le fog avait fait la traversée !

                                                                               ***

Les policiers avaient franchi la porte d’un bâtiment sinistre dans un quartier qui ne l’était pas moins : au passage, Cherlock remarqua la plaque près de la porte d’entrée, sur laquelle était inscrit en lettres dorées « Brigade d’Élucidation des Eléments Stupéfiants ». Une brigade tout à fait spéciale, à laquelle il était souvent fait appel lors des grands évènements sportifs… en France, naturellement. Car cela n’aurait pas eu de sens dans sa chère Angleterre où le fair play était culturel. Mais ici, au pays de l’arnaque et de la tricherie – particulièrement en ce qui concernait le sport – c’était indispensable ! Le détective se dit qu’ils feraient mieux d’apprendre à jouer au cricket, ces Frenchies !

-         Bonjour messieurs !

Un petit moustachu, rondouillard, les salua – un peu trop bruyamment de l’avis de Watson qui avait mal à la tête et la bouche en carton. Cherlock se contenta d’un petit geste de la tête, plutôt condescendant.

-         Épargnez-nous les amabilités, monsieur le commissaire. Vos sbires s’en sont chargés. Dites-nous plutôt enfin pourquoi vous nous avez si promptement invités…

Le ton était sarcastique, Cherlock tenait la grande forme. Il surenchérit :

-         On nous a parlé d’une histoire étonnante, au point que j’ai douté de votre traduction… Personne n’ignore vos difficultés pour l’apprentissage des langues étrangères…

-         Ce qu’on vous en a dit, même partiellement, est parfaitement exact, rétorqua l’autre, piqué au vif. Et si nous ne sommes pas des champions en « Old English », je crains que cette fois nous n’ayons trouvé les termes appropriés pour décrire la situation : car il s’agit bien d’une histoire de bouton de culotte égaré !

-         Mais dites-moi, la course n’était-elle pas terminée et les contrôles de dopages effectués ?… comme il se doit !…

Watson pressentit que son patron ne se laisserait pas démonter par ce fonctionnaire responsable d’une pseudo brigade qui manifestement pédalait dans sa propre semoule.

-         Evidemment oui, et c’est là que se situe notre problème car tous les gars semblaient gentiment rentrés aux vestiaires. Et pourtant…

-         Et pourtant, comme vous dites !... Y a-t-il d’autres indices ?

-         J’ai envoyé une équipe sur place, ils ratissent le terrain : nous ferons un point dans une heure.

-         Pourrions-nous avoir une boisson en attendant ? La traversée n’a pas été facile.

-         Mais certainement ! Thé, café ?

-         Café, merci.

 Décidément, ces Français n’avaient  aucun savoir-vivre : proposer un thé à des Anglais, ils ne doutaient de rien ! Quant à leur café, il était infâme mais Cherlock craignait que Watson ne tourne de l’œil, ce qui serait une véritable atteinte à la couronne britannique !

 -         Il vaut mieux que nous allions nous rendre compte par nous-mêmes, commanda Cherlock après avoir avalé, non sans une grimace de dégoût, cette boisson servie dans un vulgaire gobelet plastique.

Le petit rondouillard n’eut qu’à s’exécuter : il fit signe à deux de ses hommes et proposa aux Anglais de monter dans un véhicule de service.

 

                                                                               ***

-         Je vous l’avais bien dit, Watson : ces Français ne sont que de petits joueurs !

Watson pensa  qu’il avait dû « s’absenter » un instant car il ne se souvenait pas que son patron lui ait fait la moindre remarque. Mais il n’en laissa rien paraître et l’écouta attentivement cette fois.

-         Vous rendez-vous compte qu’ils ont osé réclamer notre présence pour une enquête des plus banales… Car vous n’allez pas me dire que ce n’était pas clair comme de l’eau de roche !…

Au fond, c’était couru, si je puis dire, cette histoire. Cousue – ou plutôt décousue – de fil blanc. Tout ça sentait l’arnaque à dix lieues… Comment un bouton aurait-il pu se retrouver «errant », comme ils disaient, sur ce prestigieux circuit s’il n’avait « sauté en marche », à l’insu du plein gré de son propriétaire, brusquement distrait par le regard énamouré d’une de ces…  « groupies » agglutinées au bord de la route ! Avez-vous jamais suivi une course, mon cher Watson, et constaté la folie, voire l’hystérie qu’elle déclenche chez les spectateurs, et particulièrement les demoiselles dont certaines vont jusqu’à s’évanouir !

Mais la donzelle n’était pas de ces chochottes, elle avait les quinquets bien arrimés et le champion en aura perdu… les pédales ! Au point d’en faire éclater sa culotte, ce qui eut pour effet, par redondance, d’en faire sauter le premier bouton. Bouton qui, à son tour, s’est mis à dévaler la Grande boucle pour terminer dans un fossé, comme son propriétaire. Et dans l’état où l’as de la petite reine a été ramassé, personne n’a remarqué qu’il manquait cet objet à son pantalon. Élémentaire mon cher Watson ! Je vous l’ai toujours dit : ne vous laissez jamais séduire par ces personnes du beau sexe ou elles vous en feront perdre… le bouton de votre culotte !

  llons, rentrons maintenant et laissons à ces petits Français le loisir de boucler cette affaire, dont le ridicule n’a d’égal que la réputation de « séducteurs » qu’ils aiment à entretenir à leur égard et qui, dans ces circonstances, ferait sourire le plus flegmatique des Anglais !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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